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Interview exceptionnelle d’Antoine Brizard

Antoine Brizard, champion olympique de volley-ball à TOKYO, nous a accordé une interview exclusive. Retour sur son parcours aux Jeux Olympiques et son arrivée à La Brède :

Bonjour Antoine,

Merci de vous prêter au jeu de l’interview pour La Brède et de votre disponibilité après des jeux olympiques incroyables. Vous êtes volleyeur professionnel depuis bientôt 10 ans, après avoir commencé au Paris Volley. Pourquoi ce choix du volley-ball ?

Je suis né à Poitiers, c’est une ville de Volley, il n’y a que ce sport là-bas. Je faisais du foot et du tennis quand j’étais petit. Mes parents m’ont amené à un match de volley des pros. J’ai aimé, je me suis inscrit. Après, j’ai arrêté les autres sports et j’ai continué le volley.

©Camille et Antoine Brizard
©Camille et Antoine Brizard

 

Est-ce que vous imaginiez faire un autre sport ?

Oui, oui, bien sûr. Ça dépend à quel niveau, mais oui, j’aime tous les sports en fait. Le tennis, j’aurai eu du mal parce que je préfère les sports collectifs. J’aime bien le handball et le golf.

 

Cette année, vous allez jouer en Superlega italienne, considérée comme le meilleur championnat de volley du monde, à Piacenza. Sachant que beaucoup de champions olympiques français jouent là-bas. Quels sont vos objectifs ?

Oui, le championnat est super dense. C’est le meilleur endroit possible pour continuer à progresser. C’est un championnat qui m’a toujours attiré et je n’ai pas eu l’occasion avant d’aller là-bas. Là, c’est un projet qui est cool. Je pense qu’on va être limite pour jouer le titre l’année prochaine mais j’ai signé deux ans, donc on a le temps. J’espère qu’on fera top 4 cette année, une 1/2 finale, ça serait vraiment très bien.

 

Au niveau de l’équipe de France, c’est une équipe de copains qui a vécu des hauts et des bas ces dernières années. Comment avez-vous vécu cette aventure jusqu’à arriver aux jeux avec vos coéquipiers et Laurent Tillie votre entraîneur depuis de nombreuses années ?

Ben, c’est sûr qu’on sentait que c’était la fin de quelque chose avec Laurent. Après, nous, on fonctionne très bien. Je pense que c’est la victoire d’une équipe et ça s’est construit au fur et à mesure. Je n’y suis que depuis 2017 et tout ce qu’il s’est passé pendant la compétition, c’est tout ce que l’on a construit ensemble, pas que sportivement, dans la vie de groupe aussi.

 

Après la consécration olympique, vous allez avoir un nouvel entraîneur pour l’équipe de France, Bernardinho, qui est sans aucun doute l’un des meilleurs entraîneurs de l’histoire du volley. Comment l’envisagez-vous ?

Moi, je suis super excité. Ça va être super intéressant. Pour lui, ça change beaucoup de chose (que l’on soit champions olympiques). Parce qu’il avait signé comme successeur de Laurent dans une période où l’on fonctionnait un peu moins bien. C’était déjà fort que l’on se qualifie pour les jeux. Lui arrive avec un palmarès énorme, il a tout gagné. Il sait qu’on est une bonne équipe, il sait qu’on est capable de gagner. Et il est arrivé comme celui qui allait nous faire gagner.

 

Sauf que c’est déjà fait …

Oui, pour lui, ce titre, ça change pas mal de choses je pense. Il ne pourra pas faire mieux de toute manière. Donc ça devient presque son challenge de nous faire continuer à gagner. Je suis extrêmement heureux de pouvoir travailler avec lui.

 

Parlons de La Brède. Vous vous êtes installé et marié à La Brede. Pourquoi ce choix ? 

J’ai fait le CREPS à Talence et j’aime beaucoup la région, j’aime beaucoup Bordeaux. La Brède, c’est une situation parfaite. Surtout c’est calme. C’est convivial et vraiment accueillant. On s’y sent bien !

 

La ville de La Brède et les brédois ont tenu à fêter cette médaille avec vous. Et le Maire Michel Dufranc vous a remis la médaille de la ville ! Vous vous êtes prêté au jeu avec simplicité et générosité, notamment avec un petit match avec les jeunes de La Brède et une séance de dédicace. Comment avez-vous vécu ce retour ?

C’était cool. C’était personnel en plus. La veille, nous étions au Trocadéro, mais c’était plus pour l’équipe. Là, c’était sympa de voir qu’il y avait des gens qui étaient là pour moi aussi. C’était un bon moment.

 

De très nombreux jeunes brédois sont venus se faire dédicacer une photo, un ballon ou un maillot et même une tongue ! Quel conseil pourriez-vous leur donner s’ils désirent devenir sportif professionnel ? 

(Rire) Il faut qu’ils soient prêts à faire des sacrifices. C’est beaucoup de travail. Ce n’est pas que vivre de sa passion, ça c’est sûr, c’est génial. On travaille très dur, et il n’y a pas de hasard. Si on ne travaille pas, on n’y arrive pas. Donc, il faut qu’ils s’accrochent et qu’ils travaillent beaucoup.

 

 

Et vous, quand vous étiez petit, Quels étaient les champions que vous admiriez ?

Fédérer. C’est vraiment un modèle. Et Karabatic.

 

Et aujourd’hui ? Les footballeurs par exemple ?

J’ai beaucoup de respect pour eux, pour ce qu’ils font. Pour leur capacité à être performants malgré une médiatisation incroyable. Après, j’ai du respect pour beaucoup de gens. Je n’admire personne. Pendant les jeux, je me souviens avoir dit plein de fois à des athlètes que j’avais beaucoup de respect pour eux. Par exemple les handballeurs, qui ont tout gagné : ils sont tellement humbles, gentils, ouverts… J’ai énormément de respect pour ça, c’est fort de rester aussi humain et de durer autant au top niveau.

 

Revenons à ces Jeux Olympiques. Le parcours dans le tournoi n’a pas été simple. Déjà, au tirage au sort, vous vous retrouvez dans le groupe de la mort avec Brésil, Argentine, États-Unis et Russie ! Alors que dans l’autre poule, seule l’Italie et la Pologne sont les grands favoris. Le tournois commence. Vous perdez d’entrée face aux États-Unis 3-0 sec. Puis victoire contre la Tunisie. Ensuite, vous perdez contre l’Argentine après un match serré. Puis victoire contre la Russie, ce qui vous amène à 7 pts. Il reste encore une possibilité d’être éliminés dans le cas où vous perdriez 3-0 ou 3-1 contre le Brésil avec dans le même temps une victoire 3-2 de l’Argentine, qui jouent après vous en plus. Vous perdez finalement contre le Brésil mais au tie-break, ce qui vous ouvre les 1/4 de finale. Vous finissez donc quatrième du groupe. Comment avez-vous vécu cette phase de poule ? Avez-vous douté ? 

Je pense qu’on a pris une vraie claque (face aux Etats-Unis). On a eu très peur que ça soit le niveau pour être médaillés. Ils ont joué un match incroyable. Je pense qu’il n’y a pas une équipe qui a joué à ce niveau pendant tout le tournois. Même nos derniers matchs s’ils avaient joué comme ça, je pense que l’on ne les battait pas.

Donc, on s’est pris une grosse claque. On a eu peur, on a douté. On a cru qu’on allait rentrer chez nous après l’Argentine. On ne va pas se mentir. Surtout qu’on s’était bien mis dans la tête qu’avec deux victoires, cela ne suffisait pas comme à RIO (la France éliminée). Notre objectif, c’était vraiment trois victoires pour être sûr de passer. On s’est dit en perdant l’Argentine : c’est fini. Il faudrait battre Russie et Brésil. Et finalement, on a fait le taf, les résultats à côté ont été en notre faveur. Et on s’est mis à jouer vraiment à notre niveau contre la Russie. Et contre le Brésil, c’est un des plus beaux matchs du tournoi je pense.

Donc, on est passé un peu par toutes les émotions et même jusqu’à la fin, parce qu’on sait que si l’on bat le Brésil on sort deuxième ou troisième de poule. Donc, on joue Canada ou Italie en quart. C’est pas la même.

Donc, on est trop contents de se qualifier, mais en même temps, on perd le tie-break et du coup, on joue la Pologne. On n’avait pas peur d’eux, mais on sait que c’est beaucoup moins ouvert pour nous.

 

En 1/4 face à la Pologne (double champion du monde en titre), c’est un match fou où vous faites l’un des meilleurs matchs de votre vie. Qu’est-ce qu’il se passe au coup de sifflet ? Vous vous dites que tout est désormais possible ?

Franchement, je ne pense pas à après au coup de sifflet. Je me dis vraiment qu’on a fait un truc monstrueux. Les quarts de finale, c’est vraiment la bascule entre « on réussit ou on rate une compétition ». Tu passes les quarts, tu sais que tu as un match à gagner pour prendre une médaille. Et on savait que les polonais étaient là pour gagner et c’est tout. Et je me suis plus dit : on a sorti la Pologne, c’est fou ! J’ai pas trop pensé à l’après il me semble. C’est déjà assez loin et ce genre de souvenir s’efface assez vite malheureusement. Je pense que je me suis vraiment dit : « on a fait un exploit incroyable. On a réussi à sortir la Pologne. » Et en plus, c’était vraiment jouissif parce qu’il y a des mecs qu’on ne peut pas blairer dans leur équipe. Plusieurs joueurs de l’équipe de France comme moi ont joué en Pologne et on les connait.

 

En demie, face à l’Argentine (victoire 3-0 dans un match très accroché mais maîtrisé) vos adversaires contestent beaucoup de décisions. Comment réussissez-vous à rester concentrés ? 

Oui, je pense que déjà, on ne les sentait pas trop dedans. Attention ! Ils ont joué un tournois incroyable. Médaille de bronze, c’est fou pour eux. Personne ne les voyait sortir des poules.

Juste après les quarts de finale, on s’est dit qu’il fallait qu’on garde le même état d’esprit qu’on avait depuis 3 matchs, de ne pas se mettre la pression. On savait très bien que c’était l’occasion d’une vie. Jouer l’Argentine en demie finale des jeux, déjà, ce n’est pas normal ! Et je pense qu’eux se disaient la même chose. Ils jouaient la France, ils ne jouaient pas la Pologne. Et en fait, on s’est retrouvé à faire un match sous extrême tension où ça ne jouait pas bien, il n’y avait pas de rythme. C’était vraiment haché. On a réussi à rester plus sereins. Ça montre la force collective de l’Equipe de France. Ils nous faisaient peur dans ce sens-là (mettre la pression sur l’arbitre, demander des challenges vidéos), contrairement aux Russes, aux Brésiliens ou aux Polonais où c’est extrêmement fort mais c’est carré ce qu’ils font. Il y a peu de surprise. Ils déroulent un volley monstrueux. L’Argentine c’est beaucoup plus imprévisible…

 

Enfin vient la finale face à la Russie, tombeur surprise du Brésil. Vous les aviez battu en poule. Comment abordez-vous ce match ?

On sait que ça va être un match complètement différent. On les avait battus, ils étaient déjà qualifiés et quasiment sûr d’être premiers. Moi j’ai eu du mal à l’aborder comme une finale olympique. Heureusement, la pression, ça ne m’a pas du tout bouffé. Et on l’aborde en se disant : « c’est fou qu’on soit là ! » Depuis le début de la compétition, nous avions un rituel qui était de se dire que l’on allait perdre les matchs. Genre une espèce de superstition : « c’est sûr on va se faire éclater… » Et là, on arrive en finale ! « Déjà médaille d’argent c’est un truc de ouf… ça c’est sûr on ne va pas gagner. » Je pense que ça nous a enlevé un peu de pression, un bon moyen de décompresser. Mais voilà, on l’aborde comme tous les autres matchs, on est déjà trop contents d’être là. A chaque fois on se dit : « mais c’est eux qui ont la pression parce qu’ils jouent la France en finale », c’est pas normal non plus.

©Antoine Brizard 2
©Camille et Antoine Brizard

Vous gagnez les deux premiers sets. A ce moment-là, vous sentez que c’est gagné ? 

Oui. Là j’ai le souvenir au changement de côté de me dire : « on est à un set d’être champions olympiques ! » On commence très bien le troisième set en plus. On fait quelques conneries, ils reviennent. De toute façon, c’est une équipe qui peut toujours revenir. Ils sont revenus de 19-12 face au Brésil en demie au 3ème set et ils gagnent le set. C’est une équipe qui sert tellement bien, qui met tellement de pression au bloc. On savait que l’on n’était jamais à l’abris. On dominait vraiment le match, on jouait très bien. On leur a plus ou moins volé le premier set alors qu’ils dominaient. Et on est revenu. On ne les sentaient pas bien, donc on s’est dit : « on y est ! » Je pense aussi que l’on a été rattrapé par notre physique : on a joué beaucoup de matchs à rallonge. Donc, on s’est vu gagner au 3ème et s’est très vite vu le perdre aussi…

 

Puis la Russie refait son retard et vous pousse à un tie-break. Comment le vivez-vous ?

Pareil. On n’est pas loin au 4ème, mais après on s’effondre un peu. On se dit : « ils jouent mieux que nous là. » Il faut faire passer l’orage. Mais on ne se dit pas qu’on a tout gâché. On se dit qu’on est à quinze points d’être champions olympiques. Si on nous avait dit qu’on allait être au tie-break d’une finale olympique, évidemment qu’on aurait signé direct ! Puis on commence super mal le tie-break : 3-0 pour eux. On fait un point miraculeux qui nous sauve du 4-0. Un tie-break à ce niveau-là, ça va super vite.

 

Les points s’enchaînent et on arrive à 13-12 (au tie-break de la finale). Il reste deux points pour le titre. La pression est maximale. Qu’est ce qui se passe dans votre tête pour tenter une première main à ce moment-là ? On avait eu la Pavard en 2018. En 2021, on a eu droit à une Brizard !

Vraiment, je ne sais pas ce qu’il s’est passé. J’en avait raté une en plus, plus tôt dans le match. Je ne sais pas. J’ai toujours des schémas tactiques dans la tête avant chaque point. Je pense toujours à ma stratégie. C’est mon poste (passeur). Et ça fait toujours parti de mes options de me dire : si la balle est parfaite, je sais que j’ai cette solution-là. Et là, la balle, elle n’est pas parfaite parfaite. Donc, je sais pas ce qu’il s’est passé. Je n’ai pas hésité, heureusement. Je n’y ai pas pensé avant. Et je pense que j’ai oublié le moment. Je ne me suis jamais vu la rater, donc, je ne me suis pas posé de question.

 

Surtout que la conséquence, c’est soit 14-12 : deux balles de match pour la France. Ou 13-13…

Si c’est 13-13 en ayant raté une première main et après il faut faire une passe : c’est très compliqué… C’est sûr. Mais j’ai pas pensé à tout ça (rire).

 

Coup de sifflet final, victoire de la France 3-2 au bout du suspense. Qu’est ce que ça fait d’être champion olympique ?

Je pense que je n’ai pas réalisé sur le coup. Vraiment, je me suis dit : « je suis en train de vivre un truc… » C’est l’aboutissement de toute une carrière normalement. Là, j’ai 27 ans, j’ai environ 10 ans en pro devant moi. Et je sais que ma carrière est déjà réussie ! Peu importe ce qu’il va se passer après. Je me dis qu’il y a tellement de grands joueurs qui ont eu des carrières tellement plus fournies en club que moi (même si ça se passe très bien pour moi) et qui ne seront jamais champion olympique. Là, on va jouer en championnat d’Europe (Septembre 2021) et ça va être fade… Les Jeux Olympiques, c’est la compétition ultime : c’est le rêve de tout sportif, hormis peut-être les footballeurs.

 

Vous jouez en même temps que les handballeurs. Est-ce que vous êtes au courant du résultat ? Est-ce que les résultats des sports collectifs français sont une motivation supplémentaire ?

Non, impossible. J’ai su à la fin du match qu’ils avaient gagné, alors qu’ils n’étaient pas favoris face aux danois.

On était au même étage qu’eux au village olympique et on a beaucoup discuté. Ils étaient vraiment cool. On sait aussi que la couverture médiatique a été énorme pour eux depuis des années. Et on s’est dit qu’on était au niveau de cette équipe là (en tous cas sur ces jeux). Pour la motivation, forcément un peu.

Il y a un moment où on s’est dit : le premier jour : les handballeurs gagnent facilement l’Argentine, les basketteurs gagnent les Etats-Unis, ce qui est fou, et nous, face aux Etats-Unis on perd 3-0 …

Et là, dans le village, on était pas bien… « Tous les sports co marchent du tonnerre et nous on est à la ramasse. » Quand on a battu la Russie, on s’est dit : « enfin, on va pouvoir rentrer la tête haute ! » Donc, oui, ça nous a motivé, il y avait une bonne émulation dans ce sens-là.

 

Paris 2024 sera évidemment un objectif maintenant. Quelles seront les échéances d’ici là ?

Championnat d’Europe en septembre 2021, mais ça sera plus une découverte du nouveau coach et je serais très étonné si on performait là-bas, parce que tout le monde sera encore sur son petit nuage. 2022 : les championnats du monde en Russie. Nouveau championnat d’Europe en 2023 mais qui sera plus une préparation des Jeux. Et 2024 : les Jeux ! A Paris !

Dernière question : avant l’Italie, vous jouiez à Varsovie puis a Saint Petersbourg. Sans compter les compétitions internationales. Est-ce que La Brède sera votre refuge ?

Ça l’est déjà ! On ne sait pas de quoi demain sera fait. On se sent trop bien ici. On veut rester ici. Et je suis content de savoir que ma femme (Camille) est ici. C’est dur pour elle. Je la remercie tellement pour tout ce qu’elle fait, pour les sacrifices qu’elle fait. Et pendant les compétitions, c’est une préoccupation bien sûr pour moi. Et je suis content de savoir qu’elle est à La Brède.

Merci Antoine.

Interview réalisé le 14/08/2021 à La Brède

par Jérôme COUTOU, adjoint délégué à la Communication et à la Culture

 

 

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